Ça arrive souvent devant un écran. Un personnage de dessin animé plante des aiguilles dans une poupée de chiffon, un zombie sort de terre, une musique inquiétante monte. Et ton enfant se tourne vers toi : « C’est ça, le « vaudou » ? C’est vrai que ça existe chez nous ? » À ce moment précis, beaucoup de parents béninois, togolais, haïtiens ou simplement afrodescendants connaissent le même vertige. On ne sait pas par où commencer. Entre ce que la grand-mère évoquait à mi-voix, ce que l’église ou la mosquée en a dit, et ce que l’écran vient de montrer, il y a trop de couches. Alors on répond « c’est compliqué », et on change de sujet.
Le problème, c’est que le silence ne laisse pas un vide. Il laisse la place à la version de quelqu’un d’autre.
Ton enfant a déjà reçu une version. Celle de Hollywood.
Le chercheur Adam McGee, de l’Université Harvard, a étudié la manière dont la culture populaire américaine représente le vodun. Sa conclusion est nette : « le vodun » ou « la sorcellerie » ou encore la magie noire » des films et des séries est une religion imaginaire, construite de toutes pièces, qui n’entretient qu’un rapport lointain avec les religions réellement pratiquées au Bénin ou en Haïti. Cette caricature ne sort pas de nulle part. Elle a été fabriquée en grande partie au moment de l’occupation américaine d’Haïti, au début du XXe siècle, dans des récits de voyage et des films conçus pour faire frissonner un public blanc. Les poupées transpercées et les zombies en disent donc beaucoup plus long sur les peurs de ceux qui les ont inventés que sur la religion elle-même. McGee note d’ailleurs que ces images continuent d’alimenter un racisme bien réel, précisément parce qu’elles circulent sous couvert de divertissement inoffensif.
Autrement dit, quand ton enfant de huit ans dit que « le vaudou, ça fait peur », il ne dit rien sur le vodun. Il récite un siècle de cinéma.
Ce que le vodun est vraiment
Dans les langues gbe du golfe du Bénin, dont le fon, le mot vodun désigne une divinité, une force invisible qui habite le monde. L’historienne de l’art Suzanne Preston Blier, professeure à Harvard, qui a consacré un ouvrage de référence au vodun africain, décrit tout autre chose qu’une superstition : une pensée du monde, des divinités liées aux forces de la nature comme la terre, la foudre ou la mer, un culte des ancêtres, des prêtres, des temples, une éthique, et un art d’une richesse immense. L’anthropologue Timothy Landry, qui a mené ses recherches au Bénin, ajoute une précision utile pour les parents : le secret qui entoure certaines pratiques n’a rien de sinistre. C’est une structure, comparable à la réserve qui entoure le sacré dans beaucoup de traditions. Une part du vodun est publique, chantée, dansée dans la rue ; une autre se mérite, par l’initiation.
Et surtout, le vodun n’est pas un vestige honteux. Le Bénin en a fait une fierté nationale. Depuis les années 1990 et le président Nicéphore Soglo, le pays consacre un jour férié aux religions traditionnelles, chaque année en janvier. Et depuis 2024, les Vodun Days de Ouidah célèbrent en plein jour l’art, la musique et la spiritualité vodun : environ 97 000 visiteurs à la première édition, plus de 435 000 participants l’année suivante selon les chiffres officiels, venus du monde entier. Voilà une phrase simple, vérifiable, que tu peux offrir à ton enfant : ce que ton dessin animé tourne en ridicule, un pays entier le célèbre en pleine rue, en plein jour.
Pourquoi le silence ne protège pas
On se dit parfois qu’en n’en parlant pas, on protège l’enfant. La recherche sur la transmission religieuse en famille décrit l’inverse. Le psychologue Chris Boyatzis, qui étudie la socialisation religieuse des enfants, montre qu’elle ne fonctionne pas comme un cours magistral mais comme une conversation à double sens : l’enfant pose des questions, teste, revient, et construit sa compréhension dans l’échange. Un enfant à qui l’on ne répond pas ne conclut pas « c’est compliqué ». Il conclut « c’est honteux ». Et il rangera de lui-même cette part de son histoire du côté des choses dont on ne parle pas.
C’est exactement ce que les cliniciennes Dalila Rezzoug et Marie Rose Moro observent à propos des transmissions familiales en général : elles assoient les enfants dans des affiliations solides, qui leur servent ensuite de socle pour aller vers les autres. Priver un enfant de récit sur le vodun, ce n’est pas le protéger d’une croyance. C’est le priver d’une clé de son histoire, et le laisser seul face à la version de l’écran.
Comment en parler, concrètement
Pas besoin d’être initié, ni même croyant. On peut dire des choses simples et vraies. Le vodun, c’est la manière dont nos ancêtres comprenaient le monde : des forces invisibles dans la nature, qu’on respecte, à qui l’on parle, à qui l’on fait des offrandes, un peu comme d’autres allument des cierges ou déroulent un tapis de prière. Il y a des fêtes, des chants, des danses, des costumes magnifiques. Il y a aussi des choses réservées aux adultes et aux initiés, comme dans beaucoup de religions, et un secret n’est pas un mensonge. Certaines cérémonies impressionnent ? On peut le reconnaître, et raconter qu’enfant, elles nous impressionnaient aussi. L’honnêteté rassure toujours plus qu’une version aseptisée.
Et si l’enfant demande « toi, tu y crois ? », on a le droit de répondre ce qui est vrai pour soi. Transmettre le respect n’oblige pas à transmettre la foi.
La prochaine fois qu’une poupée hérissée d’aiguilles traverse l’écran, ne change pas de chaîne. Mets sur pause. Trois phrases suffisent : voilà d’où vient cette image, voilà ce que c’est vraiment, voilà pourquoi on le respecte. Ton enfant entendra parler du vodun toute sa vie, dans la cour de récré, dans les films, sur les réseaux. La seule vraie question, c’est de savoir qui lui en parlera en premier.
Et si nos enfants découvraient d’abord leur héritage par ceux qui les aiment ?
C’est de cette conviction qu’est née FIFA ET KOFFI.
Nous croyons que les enfants devraient rencontrer leur culture avant que les stéréotypes ne le fassent à leur place. Avant les films, avant les réseaux sociaux, avant les caricatures. Non pas pour leur dire ce qu’ils doivent croire, mais pour leur donner les clés de compréhension de leur propre histoire.
C’est pourquoi nous créons des livres, des jeux, des activités, des cours et des objets du quotidien qui rendent les cultures africaines accessibles aux enfants avec des mots simples, des illustrations rassurantes et une approche adaptée à leur âge. Notre objectif n’est pas d’enseigner une religion, encore moins de convaincre. Il est de transmettre une culture, une histoire et un patrimoine avec respect, curiosité et fierté.
Nous savons aussi qu’aborder ces sujets n’est pas toujours évident pour les parents. Beaucoup n’ont jamais reçu les mots pour expliquer le vodun autrement que par des silences, des non-dits ou des peurs héritées. C’est pourquoi notre méthode accompagne toute la famille. Elle permet aux enfants d’apprendre, mais aussi aux parents de redécouvrir leur propre héritage et de retrouver le plaisir d’en parler naturellement.
Parce que les plus belles conversations ne commencent pas toujours autour d’un grand discours. Elles naissent souvent au détour d’une histoire racontée avant de dormir, d’un jeu partagé un dimanche après-midi, d’une question posée devant un livre ou d’un objet qui suscite la curiosité.
Chez FIFA ET KOFFI, nous voulons que ces moments deviennent des occasions de transmettre. Sans culpabilité. Sans tabou. Sans imposer de croyance. Simplement en offrant aux enfants une vision juste de leurs racines, afin qu’ils puissent ensuite construire librement leur propre regard sur le monde.
Car lorsqu’un enfant connaît son histoire, il n’a plus besoin que d’autres l’inventent à sa place.
Sources
- McGee, A. M. (2012). Haitian Vodou and Voodoo: Imagined Religion and Popular Culture. Studies in Religion / Sciences Religieuses, 41(2), 231-256. https://journals.sagepub.com/doi/abs/10.1177/0008429812441311
- Blier, S. P. (1995). African Vodun: Art, Psychology, and Power. Chicago : University of Chicago Press.
- Landry, T. R. (2019). Vodún: Secrecy and the Search for Divine Power. Philadelphie : University of Pennsylvania Press.
- Boyatzis, C. J. et Janicki, D. L. (2003). Parent-Child Communication about Religion: Survey and Diary Data on Unilateral Transmission and Bi-Directional Reciprocity Styles. Review of Religious Research, 44(3), 252-270. https://www.researchgate.net/publication/273248490_Parent-Child_Communication_about_Religion_Survey_and_Diary_Data_on_Unilateral_Transmission_and_Bi-Directional_Reciprocity_Styles
- Rezzoug, D. et Moro, M. R. (2011). Oser la transmission de la langue maternelle. L’autre, cliniques, cultures et sociétés, 12(2), 153-161. https://revuelautre.com/articles-dossier/oser-la-transmission-de-la-langue-maternelle/
- Global Voices (2024). Au Bénin, la fête nationale du vodoun devient « Vodun days ». https://fr.globalvoices.org/2024/01/13/284622/
- Gouvernement de la République du Bénin (2025). Vodun Days 2026 : Ouidah s’embellit pour accueillir l’évènement. https://www.gouv.bj/article/3397/vodun-days-2026-ouidah-embellit-accueillir-evenement-dans-ferveur-populaire/
- Vodun Days, site officiel. https://vodundays.bj


