Dans un précédent article, on a vu pourquoi transmettre sa langue maternelle change tout. Reste la question que tout le monde pose ensuite : concrètement, on fait comment ? Quand on vit à Montréal ou à Paris, que la journée entière se déroule en français, et qu’on est parfois le seul adulte à parler fon à des milliers de kilomètres à la ronde, par où commencer ?
La bonne nouvelle, c’est que la recherche a une réponse, et qu’elle est rassurante. La linguiste Annick De Houwer a interrogé 1 899 familles comptant au moins un parent locuteur d’une langue minoritaire. Son constat : il n’existe pas de stratégie miracle, pas même le fameux « un parent, une langue ». Ce qui prédit qu’un enfant parlera la langue, c’est la quantité et la régularité de ce qu’il entend à la maison. Voici donc cinq façons d’installer le fon chez toi, chacune appuyée sur ce que la science sait du cerveau des enfants.
1. Donne au fon des moments qui lui appartiennent
Plutôt que de parler fon « quand j’y pense », ce qui finit toujours par vouloir dire jamais, choisis des moments fixes : le bain, le repas du soir, le trajet de l’école, le coucher. Barbara Zurer Pearson et son équipe de l’Université de Miami ont montré que le vocabulaire d’un enfant bilingue grandit en proportion directe du temps d’exposition à chaque langue. Un quart d’heure de fon tous les jours construit plus qu’une grande journée de temps en temps, parce que le cerveau de l’enfant a besoin de retrouver la langue, pas de la visiter.
2. Chante, même si tu chantes faux
Les berceuses et les comptines ne sont pas un supplément mignon, elles sont un canal privilégié. L’équipe de la neuroscientifique Usha Goswami, à Cambridge, a enregistré l’activité cérébrale de bébés pendant leur première année : le rythme de la parole est traité dès l’âge de deux mois, bien avant les sons individuels, et il sert d’échafaudage à tout l’apprentissage du langage. Le chant, qui exagère précisément le rythme et la mélodie, est une porte d’entrée royale, et d’autres travaux montrent que les jeunes enfants retiennent bien les mots présentés en chanson. Les berceuses que ta mère te chantait faisaient déjà, sans le savoir, exactement ce que recommandent les neurosciences. Ressors-les.
3. Branche la famille avant les dessins animés
On aimerait qu’une chaîne YouTube en fon fasse le travail à notre place. Elle ne le fera pas, ou très peu. Dans une expérience devenue classique, Patricia Kuhl a exposé des bébés américains au mandarin : ceux qui interagissaient avec une vraie personne apprenaient les sons de la langue, ceux qui recevaient exactement le même contenu par écran ou par haut-parleur n’apprenaient à peu près rien. Le cerveau des tout-petits apprend une langue à travers la relation, pas à travers la diffusion. La bonne nouvelle, c’est qu’une grand-mère au bout d’un appel vidéo, qui rit, répond, repose la question, c’est de la relation. Fais de l’appel à Cotonou un rendez-vous fixe de la semaine, et laisse l’enfant parler, même mal, même trois mots.
4. Quand il répond en français, ne bascule pas
C’est le conseil le plus difficile et le plus payant, on l’a vu dans l’article sur la langue maternelle : les familles qui réussissent sont celles où le parent reste constant et n’accepte pas que la conversation glisse tout entière vers le français. Répète en fon, attends, reformule. Mais attention à la manière. De Houwer parle de « développement bilingue harmonieux » pour rappeler que la transmission réussit quand elle reste associée au bien-être de toute la famille, pas à la contrainte. Le fon ne doit jamais devenir la langue des reproches ou des exercices. Si c’est la langue des chatouilles, des surnoms et des histoires du soir, l’enfant y reviendra tout seul.
5. Trouve-lui du monde
Lily Wong Fillmore, qui a documenté la perte des langues familiales, observe que les enfants gardent une langue quand ils ont d’autres personnes que leurs parents avec qui la parler : la famille élargie, des amis, un groupe communautaire ou religieux, qui apportent à la fois l’exposition et la motivation. C’est là que la diaspora est une richesse. Les associations béninoises, les fêtes communautaires, les cousins de passage, la tante qui garde les enfants le samedi : chaque occasion où le fon sert à vivre, à rire, à jouer vaut dix leçons. Une langue survit quand elle a un usage social, pas quand elle est une matière scolaire.
Un dernier mot pour lever un doute qui revient souvent. Le fon est l’une des grandes langues du golfe du Bénin, parlée par plusieurs millions de personnes. Il n’a pas besoin d’être parlé parfaitement pour être transmis. Ton accent n’est pas un problème, ton vocabulaire qui hésite n’est pas un problème : ton enfant ne compare pas ton fon à celui de Cotonou, il n’a que le tien. Et dans dix ans, s’il attrape le téléphone et répond en fon quand la famille appelle, ce ne sera ni grâce à une application ni grâce à une méthode. Ce sera parce que, mille soirs de suite, tu n’as pas arrêté.
6. Et si le fon retrouvait simplement sa place dans le quotidien ?
C’est cette idée qui guide FIFA ET KOFFI depuis le premier jour.
Les recherches sont unanimes : les enfants apprennent une langue parce qu’ils la vivent, pas parce qu’on leur demande de la mémoriser. Une comptine chantée ensemble, un livre qu’on ouvre avant de dormir, un jeu partagé en famille ou quelques mots échangés au moment du repas peuvent avoir bien plus d’impact qu’une longue leçon occasionnelle.
C’est pourquoi nous imaginons des outils qui donnent envie de faire entrer le fon dans les petits moments de la vie. Des livres, des jeux, des activités, des supports numériques, des comptines et des histoires que chaque famille peut s’approprier à sa manière, selon son rythme, son niveau et ses habitudes.
Nos futures comptines, par exemple, n’ont pas vocation à remplacer la voix des parents. Elles sont pensées comme une source d’inspiration, un point de départ. Libre à chacun de les reprendre, de les adapter, d’y ajouter les mots de sa propre famille, de changer une phrase, d’inventer un geste ou de créer un nouveau refrain. Car la transmission n’est jamais figée : elle vit différemment dans chaque foyer.
Chez FIFA ET KOFFI, nous ne cherchons pas à transformer les parents en professeurs de fon. Nous voulons simplement leur donner des occasions de partager leur langue avec plaisir, sans pression et sans avoir peur de ne pas être « assez bons ».
Car transmettre une langue ne demande pas la perfection.
Cela demande surtout de la présence, de la régularité et des moments de complicité.
Si nos contenus peuvent devenir le prétexte à une chanson dans la voiture, à un fou rire autour d’un jeu ou à quelques mots échangés avant de dormir, alors ils auront déjà rempli leur plus belle mission : faire du fon une langue qui se vit naturellement, en famille, jour après jour.
Sources
- De Houwer, A. (2007). Parental language input patterns and children’s bilingual use. Applied Psycholinguistics, 28(3), 411-424. https://www.cambridge.org/core/journals/applied-psycholinguistics/article/abs/parental-language-input-patterns-and-childrens-bilingual-use/821A5852222197491F4E7ABC8AA4B099
- De Houwer, A. (2015). Harmonious bilingual development: Young families’ well-being in language contact situations. International Journal of Bilingualism, 19(2), 169-184. https://journals.sagepub.com/doi/10.1177/1367006913489202
- Pearson, B. Z., Fernández, S. C., Lewedeg, V. et Oller, D. K. (1997). The relation of input factors to lexical learning by bilingual infants. Applied Psycholinguistics, 18(1), 41-58. https://www.cambridge.org/core/journals/applied-psycholinguistics/article/abs/relation-of-input-factors-to-lexical-learning-by-bilingual-infants/C6A5543B64BD9306A190A50DF0E3DF9B
- Kuhl, P. K., Tsao, F.-M. et Liu, H.-M. (2003). Foreign-language experience in infancy: Effects of short-term exposure and social interaction on phonetic learning. Proceedings of the National Academy of Sciences, 100(15), 9096-9101. https://ilabs.uw.edu/wp-content/uploads/kuhl_2003_pnas_1532872100.pdf
- Di Liberto, G. M., Attaheri, A., Cantisani, G. et al. (2023). Emergence of the cortical encoding of phonetic features in the first year of life. Nature Communications, 14, 7789. https://doi.org/10.1038/s41467-023-43490-x
- Ma, W., Bowers, L., Behrend, D., Margulis, E. H. et Thompson, W. F. (2024). Child word learning in song and speech. Quarterly Journal of Experimental Psychology, 77(3). https://journals.sagepub.com/doi/abs/10.1177/17470218231172494
- Wong Fillmore, L. (1991). When learning a second language means losing the first. Early Childhood Research Quarterly, 6(3), 323-346. https://doi.org/10.1016/S0885-2006(05)80059-6
- Döpke, S. (1992). One Parent, One Language: An Interactional Approach. Amsterdam : John Benjamins.
- Leclerc, J. « Bénin », L’aménagement linguistique dans le monde, Université Laval. https://www.axl.cefan.ulaval.ca/afrique/benin.htm


